Charlotte Durand, Pauline Ghersi - Whats in my bag?
exhibition text
Charlotte Durand & Pauline Ghersi
What's in my bag?
Le Trou, Genève
février 2026
Il paraît que l’un des passe-temps favoris de certain·x·es Gen Z (avant qu’iels ne se mettent à collectionner des peluches aux yeux gigantesques et à les accrocher à leurs sacs y2k) consistait à traîner dans des charm bars, des lieux où l’on fabrique des chaînes personnalisées auxquelles pendent des fragments de métal, forgeant des identités. Aujourd’hui, les charmz ont fait leur come-back, comme dans les années 90s et 00s (je pense à l’agacement des bracelets qui se coincent dans la manche de son pull ou, pire encore, dans ses cheveux, lorsque que l’on pensait que les ordinateurs allaient s’effondrer – iykyk), mais aussi au milieu du XXᵉ siècle, lorsque les hommes partis à la guerre rapportaient des breloques pour orner leurs épouses ; à l’époque victorienne, où ils servaient de marqueurs des étapes de la vie d’une personne ; à la Renaissance et au début de l’époque moderne, où ils représentaient une allégeance politique ; ou encore au Moyen Âge, où ils relevaient de la religion et de la superstition ; avant de remonter à leurs origines préhistoriques, lorsque les premier·es humain·es portaient des talismans faits d’os et de coquillages pour se protéger ou attirer la chance.
Comme l’histoire, la mode se répète, reflétant une certaine nostalgie (ou amnésie) – symptômes d’une société malade – , ainsi qu’un désir profondément humain de s’orner, de se différencier des autres, sauf qu’on était trop submergé·x·e dans le charm bar pour faire un choix et qu’on a fini par acheter le bracelet préfabriqué, celui à côté de la caisse.
Histoires, jalons, accomplissements, relations, morales, superstitions, tendances – autant de facteurs qui déterminent ce que l’on place contre son corps avant de s’aventurer dans le monde. C’est aussi une question d’appartenance, ou peut-être plus précisément de classe, et de la manière de naviguer ces échelles mouvantes. Comme franchir des frontières, pas dans un sens jet-set, mais plutôt comme se glisser dans des fissures, comme l’eau qui goutte du plafond d’un appartement trop cher, dans une ville trop chère, dans un monde trop cher. Voilà. On n’est qu’une fuite. Et si les frontières en question ne sont pas celles dessinées, protégées par “l’État”, elles n’en sont pas moins oppressantes, des frontières pour lesquelles il faut un passeport délivré par le bureau du code-switching, à l’issue d’une formation à l’économie du goût.
What’s in my bag – une tendance TikTok destinée à exhiber son goût et son privilège (économique : une influenceuse à la peau parfaite soulève un sac Balenciaga tricolore pour en sortir sa version miniature, dotée d’un charm, comme un jeu de poupées russes, un sac enceinte d’un autre ; culturel : une influenceuse intellectuelle, sans makeup, sur un live Instagram, lit un extrait du Réalisme capitaliste de Mark Fisher) – s’écarte de l’univers des reels en prêtant son titre à cette exposition de Charlotte Durand et Pauline Ghersi. Au Trou et sous les traits d’un concept store, une forme de parodie se déploie, pointant un monde de contradictions, particulièrement inhérentes aux artistes et aux travailleur·x·ses de l’art qui font l’expérience d’une précarité tout en naviguant entre les sphères sociales et élitistes auxquelles on est contraint·x·e de se confronter.
Ici, le contenu du sac de Charlotte se déverse – chewing-gum, feuilles à rouler, titre de séjour, croquis froissé, pass de son job alimentaire, baume du tigre, capsules de bière – devenant les charmz des bijoux exposés, révélant une part de sa réalité – celle d’être artiste française, de la diagonale du vide, à Genève. Le display de Pauline endosse le rôle de la porteuse, de la peau – une peau imparfaite, pleine de boutons, de verrues, de pellicules – dissimulée par des patchs, fragments de motifs de luxe, dans un geste de collage rappelant les murs saturés d’une chambre d’adolescent·x·e. What’s in my bag s’apparente ainsi au fait de feuilleter des magazines de mode et de ressentir une illusion de nostalgie pour quelque chose que tu n’as jamais réussi à être.
À l’inverse de l’acheteur·x·euse submergé·x·e par le choix, paré·x·e d’un bracelet préfabriqué et tentant de s’adapter à l’identité imposée par ses charmz, les bijoux (de Charlotte) et le corps porteur (de Pauline) sont loin d’être en dissonance ; au contraire, ils forment une identité cohérente. Cette harmonie naît de leurs parcours similaires et de la manière dont, dans leurs pratiques respectives, elles interrogent la performativité des codes culturels, de la classe et des dynamiques de domination. La sincérité forge une identité singulière encore plus forte, tant elles ont travaillé de manière intuitive et proche, malgré la distance physique qui les séparait durant la période de production. Leur affection commune pour des matériaux pauvres et fragiles (carton, déchets, rebuts) doit être comprise moins comme une façon artificielle de souligner un discours sur la précarité que comme une admiration pour le familier, le banal, le tangible, voire pour des éléments réconfortants au sein d’une expérience vertigineuse : celle d’être prise dans un système soit disant subversif où l’argent, la mode et le style dominent tout de même, sans pleinement saisir comment le goût s’apprend et en ayant toujours l’impression que les autres circulent avec plus d’aisance. La maladresse (loin d’être péjorative) atteste d’un humour non forcé, qui ne leur échappe pas non plus ; l’ironie, elle aussi, est inhérente à leur processus.
Katia Porro