The nearer the ground, the louder it sounds

Exhibition text

on Stevie Dix

The nearer the ground, the louder it sounds

Galerie Chloe Salgado, Paris

March 2020

Full documentation to Galerie Chloe Salgado’s website

(FR)

« Quoi des chaussures ? Quoi, des chaussures ? De qui sont les chaussures ? De quoi sont-elles ? Et même qui sont-elles ? »
- Jacques Derrida [1]

Bruxelles. Il fait gris, humide. La ville est sombre. Charmante pour certaine.s, peu attrayante pour d'autres. Une ombre se dessine, mais on ne voit pas bien la silhouette. Une botte à plateforme s'écrase dans le cadre, le bruit de la collision entre la semelle de la chaussure et l'asphalte humide résonne dans l'espace.
Cette scène qui se déroule à Bruxelles est maintenant transposée à Paris. En toile de fond, la Galerie Chloé Salgado ; et en tant que metteuse en scène, Stevie Dix, qui nous dévoile cette représentation abstraite d'une promenade à travers une ville qui lui est chère. Mais ici, le paysage urbain est obscurci, la figure humaine, absente. Car Stevie Dix s'est concentrée sur un seul élément de son répertoire de symboles : la chaussure. Parcourant une nouvelle série de tableaux, un troupeau de bottes à semelles compensées apparaît comme un motif récurrent, chacune isolée sur un fond noir, ce qui leur confère un pouvoir allant bien au-delà de celui d'un accessoire de mode. Ici, les bottes exagérément grandes jouent le rôle principal dans le spectacle qui se matérialise devant nous. Pris.e au piège entre leurs pas et le sol de la galerie, le.la spectateur.trice est placé.e en dessous, regardant ces créatures exquises qui défilent. Plus le sol est proche, plus le bruit est fort.
Les toiles présentées s'éloignent des œuvres souvent colorées de l'artiste, des compositions abstraites remplies d’objets. Ici, l'objet en question est agrandi, isolé, posé sur de sombres paysages d’impasto lourds. Si les compositions évoquent un certain malaise, c'est que le récit auquel nous faisons face est ancré dans l'histoire personnelle de l'artiste, évoquant des moments d'angoisse adolescente, de nostalgie, et de désir d'évasion. Les chaussures « transmettent pouvoir et histoires, elles témoignent le statut atteint […] elles sont porteuses d'une puissante émotivité [2]. » C'est précisément cette émotivité que Stevie Dix explore avec sa nouvelle série de peintures de bottes à plate-forme suspendues dans leur marche. Ayant grandi dans une ville industrielle en Belgique, Stevie Dix chinait dans les friperies, cherchant des vêtements et des accessoires des années 1970, trouvant des moyens d'échapper à la banalité du quotidien en se déguisant. Fascinée par les mouvements glam rock et punk, l'artiste composait des tenues et s'aventurait dans la capitale belge pour oublier, même brièvement, l'enfermement que nos villes natales représentent quand nous sommes jeunes. Pour Stevie Dix, la botte à plateforme était le véhicule de l'évasion.
Cette mise en scène de soi évoque une certaine théâtralité, qui imprègne l'exposition à travers la répétition du geste en une marche chorégraphiée. Les coups de pinceau multiples et lourds imitent les pas répétitifs des chaussures qu'ils dépeignent et qui résonnent dans l'espace. Pourtant, la réverbération n’est pas sereine. Elle évoque la pulsation angoissante de la ville. « La définition de la vraie folie est la répétition » affirme l'artiste en parlant de ses tableaux. Loin d'une psychanalyse de soi, cette déclaration est plutôt une référence aux différents personnages et éléments qui composent des paysages urbains délirants[3], parfois irrationnels, incompréhensibles, mais omniprésents. Les bottes deviennent des monuments, des gratte-ciel qui s'élèvent au-dessus du.de la spectateur.trice, pénétrant le paysage de la galerie devenue ville. Et la ville est l'environnement parfait pour s'échapper, où l'on devient à la fois anonyme et individuel, où l'acte de marcher seul permet de se transformer. « Le.la promeneur.se solitaire est à la fois présent.e au monde qui l’entoure et détaché.e de lui, spectateur.trice plus que protagoniste. Marcher soulage ou légitime cette aliénation[4]. » Cette aliénation est accentuée par l'absence du corps, qui donne lieu à plusieurs interprétations : ces bottes peuvent être lues comme des portraits de l'artiste, comme des individus anonymes, et/ou comme une identité collective.
Cette question picturale de l'anonymat et des chaussures a déjà marqué l'histoire de l'art. Les diverses peintures de chaussures réalisées par Vincent Van Gogh dans les années 1880 ont suscité différentes réponses tout au long du XXe siècle. Ce débat a commencé avec l'analyse de Martin Heidegger sur ces peintures comme moyen d'illustrer la nature de l'art en tant que révélation de la vérité. Pour Heidegger, les chaussures représentaient le paysan ; pour Meyer Shapiro, elles étaient l'artiste lui-même ; pour Jacques Derrida, n'importe qui[5]. Et pourtant, qu'en est-il de la vérité ? Ou, comme le demandait Jacques Derrida, qu'en est-il des chaussures ? Cette interrogation sur ce que représente la chaussure semble loin d'être pertinente dans le monde dépeint par Stevie Dix car, ici, les chaussures sont des personnages en soi, à la fois contenants, contenu et contenues dans leurs toiles. En effet, elles évoquent l'artiste elle-même, car l'acte de peindre est très personnel. Cependant, elles représentent également diverses générations et personnes. Ces chaussures sont donc des êtres à part entière, elles sont Stevie Dix, elles ne sont personne, elles sont tout le monde.
Dans « Plus le sol est proche, plus le bruit est fort », l'artiste ne se contente pas de nous transporter dans un paysage urbain belge abstrait par la présence de bottes à semelles compensées, elle introduit également des éléments dérivés de l'environnement matériel dans lequel elles errent. Peu connues et facilement oubliées par les passants, des poignées de porte en céramique ornent différents bâtiments dans les villes belges. Plates comme des carreaux, ces céramiques sont souvent décorées de motifs abstraits du milieu du XXe siècle. Inspirée par ces éléments à la fois décoratifs et fonctionnels de son pays d'origine, la première exploration de Stevie Dix du médium céramique a transformé la fonction de ces objets pour qu'ils jouent un rôle dans la mise en scène aux côtés de ses chaussures monumentales.
« Les marcheur.se.s citadin.e.s sont des practien.ne.s de la ville, faite pour être parcourue à pied. La ville telle qu’il.elle la voit est un langage, une réserve de possibles, et s’y déplacer à pied revient à en pratiquer la langue, à effectuer un choix parmi ses possibilités[6]. » Stevie Dix nous présente un langage visuel, comme une ville, composé de bottes et de céramiques, une perspective intime de l'environnement bâti. En tant que visiteur.se.s, ou promeneur.se.s, nous naviguons dans l'espace, inventant des moyens d'interpréter et de réinterpréter le paysage urbain qui se déroule devant nous.

[1] Jacques Derrida « Restitutions, De la vérité en pointure » dans La Vérité en peinture, 1978, p. 293.
[2]Hilary Davidson « Holding the Sole: Shoes, Emotions and the Supernatural » dans Feeling Things: Objects and Emotions through History, 2018. Traduit par Katia Porro.
[3] Réference à Rem Koolhass New-York délire, publié en 1978.
[4] Rebecca Solnit, L’Art de marcher, traduit par Oristelle Bonis, Actes Suds, 2002, p. 39. NB : Les citations sont actualisées en écriture insclusive.
[5] Martin Heidegger, L'Origine de l'œuvre d'art, publié en 1935 ; Meyer Schapiro « L'objet personnel, sujet de nature morte. A propos d'une notion de Heidegger sur Van Gogh » publié en 1968 1968 ; Jacques Derrida « Restitutions, De la vérité en pointure » dans La Vérité en peinture, 1978.
[6] Rebecca Solnit, L’Art de marcher, traduit par Oristelle Bonis, Actes Suds, 2002, p. 278-279. NB : Les citations sont mises en inclusive.

(EN)

“What of shoes? What, shoes? Whose are the shoes? What are they made of? And even, who are they?”
– Jacques Derrida

Brussels. It’s grey, wet. The city is grim, dreary. Charming for some, unappealing for others. A shadow emerges, yet we can’t quite make out the figure. A platform boot crashes into the frame, the sound of the collision between the sole of the shoe and the damp asphalt resonates in the space.
This scene that unfolds across the city of Brussels is now transported to Paris. The backdrop is the Galerie Chloe Salgado, the director, Stevie Dix, who presents us with this abstracted depiction of a promenade through a city dear to her. However here, the cityscape is obscured, the human figure, absent. For Stevie Dix has focused on one element from her repertoire of symbols–– the shoe. Striding across a new series of paintings appears a herd of platform boots, each isolated against a black background entrusting them with power that goes way beyond that of a fashion accessory. Here, the exaggeratingly large boots play the lead role in the show materialising before us. Trapped somewhere between the footsteps and the gallery floor, the visitor is placed below, looking up at these exquisite creatures marching by. The nearer the ground, the louder it sounds.
The canvases presented are a departure from the artist’s often colourful works filled with objects in abstract compositions. Here, the object at question is enlarged, isolated, set against dark landscapes of heavy impasto. If the compositions evoke a certain uneasiness it is because the narrative before us is rooted in the artist’s personal history, evoking emotions of teenage angst, nostalgia, and the desire to escape. Shoes are “transmitters of power and stories, markers of status achieved […] potent carriers of emotionality.”[1] It is precisely this emotionality that Stevie Dix explores with her new series of paintings of platform boots that seem to be suspended in their march. Having grown up in an industrial city in Belgium, Stevie Dix would rummage through second hand shops collecting clothing and accessories from the 1970s, finding ways to escape banal everyday life through dressing up. Fascinated by the glam rock and punk movements, the artist would compose outfits in a home-grown cool[2] style and venture to the Belgian capital to forget, albeit briefly, about the confinement that hometowns represent when we are young. To Stevie Dix, the platform boot was the vehicle to escapism.
This staging of the self evokes a certain theatricality that permeates through the exhibition with the repetition of gesture in a choreographed march. The multiple, heavy brushstrokes mimic the repetitive steps of the shoes they compose that reverberate in the space. Yet, this reverberation is not one of calmness. It evokes the anxiety ridden pulsation of the city. “The definition of true madness is repetition,” the artist claimed when speaking of her paintings. Far from a psychoanalysis of the self, this statement is rather a reference to the various characters and elements that make up delirious[3] cityscapes, at times irrational, incomprehensible, yet omnipresent. The boots become monuments, skyscrapers towering over the viewer, penetrating the gallery-become-cityscape. And the city is the perfect environment in which one can escape, where one becomes at once anonymous and individual, where the act of walking alone allows for self-transformation. “A lone walker is both present and detached, more than an audience but less than a participant. Walking assuages or legitimises this alienation.”[4] This alienation is emphasised by the absence of the body, allowing for interpretation: these boots can be read as portraits of the artist, as anonymous individuals, and/or the collective self.
This question of anonymity and shoes in painting is one that has already marked the history of art. Vincent Van Gogh’s various paintings of shoes produced in the 1880s evoked various responses throughout the twentieth century. This debate began with Martin Heidegger’s analysis of the paintings as a way to illustrate the nature of art as a disclosure of truth. For Heidegger, the shoes represented the peasant; for Meyer Shapiro, they were the artist himself; for Jacques Derrida, anyone at all.[5] Yet, what of truth? Or as Jacques Derrida questioned, what of shoes? This questioning of who the shoe represents seems far from relevant in the world portrayed by Stevie Dix as, here, the shoes are characters in and of themselves, at once containers, content and contained within their canvases. Indeed, they evoke the artist herself, as the act of painting is highly personal. Yet, they also represent various generations and people. These shoes are thus beings themselves, they are Stevie Dix, they are no one, they are everyone.
In “The nearer the ground, the louder it sounds,” the artist does not just transport us to an abstracted Belgian cityscape through the presence of platform boots, she also introduces elements that are derived from the material environment in which they wander. Little known and easily missed by passer-byers, various buildings throughout Belgian cities bear ceramic door handles. Flat like tiles, these ceramics are often decorated with abstract motifs from the mid-twentieth century. Inspired by these both decorative and functional elements from her home country, Stevie Dix’s first exploration of the ceramic medium has transformed the function of these objects to play a role in setting the stage alongside her monumental shoes.
“Walkers are 'practitioners of the city,' for the city is made to be walked. A city is a language, a repository of possibilities, and walking is the act of speaking that language, of selecting from those possibilities.”[6] Stevie Dix presents us with a visual language, like a city, composed of boots and ceramics, an intimate perspective of the built environment. As visitors, or walkers, we navigate the space, inventing ways to interpret and reinterpret the cityscape that unfolds before us.

[1] Hilary Davidson, “Holding the Sole: Shoes, Emotions and the Supernatural,” in Feeling Things: Objects and Emotions through History, 2018.
[2] Term borrowed from Dick Hebdige’s Subculture: The Meaning of Style, 1979.
[3] A reference to the depiction of Manhattan in Rem Koolhaas’s Delirious New York.
[4] Rebecca Solnit, Wanderlust: A history of Walking, 2000.
[5] Martin Heidegger, The Origin of the Work of Art, 1950; Meyer Schapiro, “The Still Life as a Personal Object– A Note on Heidegger and Van Gogh,” 1968; Jacques Derrida, “Restitutions,” 1978.
[6] Rebecca Solnit, Wanderlust: A history of Walking, 2000.